De True Detective, du cinéma et de la fiction sérielle

Récemment, répondant à l’appel du pied de certains de mes amis et proches à propos de cette excellente série qu’est True detective, je me lançais dans son visionnage. Après en avoir dévoré les deux saisons actuellement disponibles, outre le contentement que l’on peut ressentir en tant qu’amateur de bonnes fictions, il m’est aussi venu un certain nombre de réflexions sur l’évolution de ces dernières, dont True detective, à mon sens, entérine une nouvelle étape.

True Detective

Tout d’abord, pour rester dans le domaine audio-visuel, voilà longtemps que l’on observe une porosité grandissante entre le monde du cinéma et des séries. Le sujet n’est pas nouveau, d’autres l’ont déjà soulevé, le plus souvent en mettant en avant la qualité croissante des séries, ou au moins d’une partie d’entre elles. Ici, par exemple, une liste de ces séries qui par leur approche, leur nouveauté, ou leur succès, souvent une combinaison des trois, illustrent parfaitement ce fait.

Le plus révélateur étant de voir des stars du grand écran, acteur ou réalisateur, intégrer des projets sur petit écran, ce qui, voilà dix ou quinze ans, restait rarement envisageable. « True detective » ne déroge pas à cette nouvelle règle, avec son casting plus riche que nombre de films (Matthew McConaughey, Woody Harrelson ou encore Michelle Monaghan dans la saison 1, Colin Farrel, Rachel McAdams, Taylor Kitsch, Vince Vaughn dans la saison 2…). Depuis une bonne décade, le monde des séries n’est plus une voie de garage pour acteur de cinéma en disgrâce, bien au contraire ! Et le phénomène à tendance à s’amplifier.
Mais la qualité des projets est-il le seul facteur ? N’y a-t-il pas dans ce mouvement, quelque chose de plus fondamental ?

Le cinéma suit sa propre évolution et le moins qu’on puisse dire, c’est que la recherche scénaristique ne se trouve pas actuellement au cœur des préoccupations des majors. Les enjeux financiers, pour ne pas dire l’assurance de la « banklebalisation » des investissements, amènent sur le grand écran un nombre impressionnant de remake, adaptations (romans, BD, jeux vidéos, tout y passe), franchises et autres reboots en tous genres. De loin, la rentabilité est le critère premier, une rentabilité à +30% minimum pour faire plaisir aux actionnaires et remplir leurs poches. La place pour les créations originales se réduit de plus en plus, le plus souvent délocalisée dans cette région du monde en développement que l’on nomme « cinéma d’auteur » ou « cinéma indépendant ».

Peut-être, également, le « format » cinéma commence-t-il à toucher ses limites ? Depuis les débuts du 7e art, la durée moyenne des films n’a cessé de s’allonger. On pourrait croire que ces précieuses minutes se retrouveraient utilisées pour approfondir les personnages, les éléments d’intrigues. Le plus souvent, elles servent à multiplier les rebondissements les plus improbables. Le fait est que, en deux ou trois heures, il est rarement possible de développer en profondeur un sujet, d’en explorer les nuances. Et plus le sujet est complexe, plus la mission relève de l’impossible. Alors on pallie, en mettant le paquet sur les effets de style ou spéciaux, en appliquant soigneusement des méthodes toutes faites, des trames revues et sur-revues, y compris dans les BO (voir ici) et en vendant du « toujours plus de plus ». Mais le plus est-il l’ami du mieux ? ça reste à prouver.

Le cinéma n’est donc pas toujours le format le plus adapté pour traiter un sujet, un projet et la complexité peut en devenir l’ennemi.

Prenons les Wachowsky. Ce sont des parangons de l’expérimentation et des univers complexes. Depuis Matrix, ils ont oscillé entre demi-échecs et demi-succès. De Speed Racer en passant par Clouds Atlas (une fresque ambitieuse, peut-être un peu trop pour le grand écran). Leur dernier  né cinématographique, le bancale Jupiter Ascending, condense tous les travers cités plus haut, un univers et un sujet complexes et intéressants mais, hélas, balayés, des personnages et une intrigue frisant la caricature, avec de beaux effets spéciaux pour essayer d’emballer le tout : cuisant.

Pourtant, en 2015, ont les retrouvent à la tête d’un des projets sur petit écran les plus enthousiasmant de l’année, avec Sense8, une « claque télévisuelle » pour reprendre les mots d’un de mes proches. Une idée originale, des sujets de société graves (religion, homosexualité, transgenre, responsabilité, culture…) abordés avec nuances et profondeurs, des personnages travaillés, porteurs de sens, pluriels et donnant dans la « diversité », avec chacun leur propre arc narratif (souvent plus intéressant que l’intrigue principale), une recherche visuelle… Bref, une fiction intelligente, vectrice d’émotion et bien menée !
Alors, qu’est-ce qui change entre les Wachowsky de « Jupiter Ascending » et ceux de « Sense8 », si ce n’est le média ? Sense8 serait imbuvable condensé en trois heures, mais sous forme de série, il devient une véritable réussite.

Sense8

Revenons sur True Detective. Le principe de la série consiste à ce que chaque saison soit construite autour d’une intrigue et des personnages spécifiques, renouvelés chaque année. Finalement, en y regardant de près, qu’est-ce que True Detective, sinon une collection sous forme sérielle et audio-visuelle de « romans noirs » ?
Pris indépendamment, la matière de chaque saison, composée de huit épisodes d’environ 50 minutes chacun, soit tout au plus 7 heures, aurait très bien pu être condensée en 2h30 sans que l’essentiel ne soit sacrifié. Le résultat aurait sans doute été un bon film policier, bien sombre et rythmé. Mais en format série, le réalisateur, les scénaristes, disposent de plus d’espace pour traiter leurs sujets et personnages, ménager leurs effets, développer l’ambiance générale, aborder des notions philosophique ou des introspections. L’histoire prend une toute autre ampleur.

Ce que dit True Detective c’est : « regardez, sur un thème donné (intrigues policières bien sombres), plutôt que de faire un film par scénario, j’en fais une saison, parce que cela me donne plus de liberté, d’espace, etc. »

Et là, on aborde peut-être le véritable sujet, celui d’une révolution en cours, celle du sériel, qui touche bien au-delà du petit ou du grand écran. Evidemment, le sériel existe depuis longtemps. Ce qui est nouveau, c’est que des projets ambitieux optent de plus en plus souvent pour cette forme de découpage narratif.

Quand on regarde en arrière, on constate que des films « sériels », c’est à dire dont les intrigues se suivent directement, non pas comme une simple franchise, mais comme un récit unique, existent depuis un moment. On pense bien sûr au Seigneur des anneaux, à Matrix 2 et 3, ou bien plus loin de nous, aux épisodes V et VI de star wars (peut-être les premiers dans le genre). A cela s’ajoute des franchises qui développent une « évolution » narrative, comme la trilogie Batman de Christopher Nolan, ou le Parrain.
Le glissement des auteurs vers la série peut donc ressembler à une évolution naturelle.

Peut-être faut-il aussi considérer un autre impact. Car de façon générale, le court revient en force. De nos jours, avec nos cerveaux sollicités de toutes part, submergés d’informations fractionnées, entre réseau sociaux, flux d’informations, connexion perpétuelle… Se poser une petite heure plutôt que trois, regarder sur son smartphone un épisode complet pendant ses trois quart d’heure de transport en commun, plutôt qu’un fragment de film, offre un bien meilleur contentement immédiat. Nous sommes tout bonnement moins aptes à nous concentrer sur un même sujet pendant longtemps*.

Ce développement ne s’observe pas que dans l’audio-visuel. Dans l’écrit, avec l’essor du numérique, la nouvelle connait un regain d’intérêt. Ce format, tonique, correspond aux attentes de notre époque. Les e-books permettant de ce passer de l’impression, autorisant une lecture sur les écrans nomades, réduisent les freins naturels à ce format. On observe également le retour des séries écrites, sous forme de saisons avec un nombre précis d’épisodes. De nombreux éditeurs ont lancé des collections et les auto-édités plébiscitent également cette forme narrative. Les avantages sont nombreux, notamment, la publication régulière, permet une communication dans le temps et une fidélisation des lecteurs. Des histoires massives et rebutantes peuvent être découpées en petits tronçons digestes et dynamiques. Des réseaux sociaux dédiés à l’écrit, tel Wattpad, profitent même de ce phénomène en proposant à de partager des œuvres chapitre par chapitre.

Ce « process » désagrège le livre. Il n’est plus un tout, il devient fragments que l’on diffuse tout azimut. En bien ou en mal ? Sûrement un peu des deux.

La narration a toujours été en constante évolution, de l’oralité, telle que la pratiquait Socrate, aux romans fleuves, des opéras au cinéma, de la bande dessinée aux franchises Marvel. La façon dont on raconte les histoires reflète la société dans laquelle on vit, autant que leur contenu.

Que ce soit par l’image, les mots, le son, je crois qu’il existe une pluralité et une diversité de perceptions qui autorisent toutes les formes et combinaisons imaginables, où l’auteur doit à la fois s’immerger dans l’air de son temps et inspirer les autres au-dessus de la surface des choses.

 

*Pour l’impact du numérique sur nos comportements, je vous renvoie à la multitude d’études, d’essais et de livres sur le sujet, qui évidemment ne manquent pas. Pour du généraliste, voyez ici, ici ou encore ici.