Demain ou le jour d’après

Il est assez rare que je communique sur des projets en cours, ou plus exactement, que je laisse filtrer des écrits que j’estime encore inachevés. Mais quand ces écrits semblent faire écho à une actualité acerbe qui nous concerne tous ou presque, quand la réalité joue à rattraper ou dépasser nos craintes, l’envie de partager peu prendre le dessus. Quand on assiste à la lente liquéfaction qui entraînent les soubresauts tragiques de l’histoire, pas demain, ni après demain, mais peut-être le jour d’après.

Pour ceux qui seraient passés à travers, il est question de valoir mieux que la merde qu’on nous propose à dîner.

Alors, voici trois extraits choisis du roman sur lequel je travaille actuellement. Trois extraits qui disent beaucoup et rien à la fois. Trois extraits parce que mes écrits s’expriment souvent mieux que moi. Et d’avance je m’excuse pour les coquilles que ces brouillons pourraient contenir.

EXTRAIT 1

Car comme toujours dans les grands bouleversements, l’Histoire s’inscrivait dans une crise, une crise sociétale et financière. Dans le premier quart du XXIe siècle, le monde occidental avait connu des perturbations et des convulsions à répétition. Marasme économique, faillites financières, récession ou dépression, le choix des maux permettait de varier les plaisirs. A cela s’ajoutait une crise des valeurs, une société en rapide et profonde mutation à cause, ou grâce, aux évolutions technologiques, ainsi qu’un renforcement des disparités.

Le sentiment que le pouvoir politique ne cherchait même plus à faire semblant de gouverner, mais juste à se faire réélire, et celui d’abandonner sa vie – devenue une denrée commerciale comme les autres – au profit de multinationales toujours plus omnipotentes, se propagèrent dans les classes les plus défavorisées, autant dire quatre-vingt-dix à quatre-vingt-quinze pour cent de la population. Pour finir, les classes moyennes, liant nécessaire et oublié, disparurent totalement, ne laissant que des riches, de plus en plus riches et des pauvres, de plus en plus pauvres. Le terrorisme, maquillé en choc des civilisations ou des religions – tout dépendait des extrémismes qui initiaient le mouvement – parachevait l’ensemble en complétant la panacée avec la peur, l’angoisse et une poignée non négligeable de conflits.

Selon Voltaire : « L’art de gouverner consiste à prendre le plus d’argent possible à une catégorie de citoyens afin de le donner à une autre ». Utilisée dans le sens de l’équité, cette maxime pouvait faire des merveilles. Dans le sens contraire, elle menait à l’explosion. Or, comme le susnommé le disait lui-même : « Un pays bien organisé est celui où le petit nombre fait travailler le grand nombre, est nourri par lui, et le gouverne. », les possédants, nécessairement au pouvoir, interprétèrent la combinaison de ses deux propos comme une incitation à posséder toujours plus. Gouverner, donc, revenait à déposséder les non possédants du peu qu’ils possédaient.

Voilà pour l’équité. Voilà pour le décor. Passons au Drame.

L’étincelle se produisit après une énième défaillance de dette étatique. Un micro-pays à l’insignifiance reconnu, se retrouva dans l’incapacité de rembourser ses échéances. Par le jeu des interdépendances et de la connexité, l’affaire fit l’effet d’un battement d’aile de papillon dans la théorie du même nom. Une cascade de dominos fit chuter des états de plus en plus importants, jusqu’à la débandade générale.
Comme de juste, on décida d’aller puiser dans les poches des citoyens déjà pressurés afin de payer l’addition. Pas besoin de faire un dessin sur ce qui arrive quand le « plus d’argent possible » devient « trop ». La rue se transforma en espace bondée, encore plus qu’un jour d’ouverture des soldes. Il faut dire que l’heure était à la liquidation des comptes.

Valse des gouvernements, propagation des guerres, montée de la violence et des intolérances, chômage, cohortes de réfugiés… Quand rien ne va, tout s’entremêle, souvent pour le pire. On révolutionna un peu partout, sans trop savoir pourquoi, ni vraiment vers quoi. Les foules éructaient une expression brute du ras-le-bol. Dans la plupart des contrées du monde, on ramena le calme en inter-changeant des pantins.
Corroborant l’allégorie la caverne de Platon, on agita devant les yeux des masses ulcérées de belles illusions pour détourner leur attention et rétablir les connivences.

Mais dans la patrie de Voltaire, – tiens, encore lui – manifester, protester, gueuler, râler, était un vieux sport national, plus encore à Paris. On le savait, l’autochtone du coin n’était pas des plus affables. La nation tout entière disposait d’un entraînement hors norme qui lui autorisait une endurance inégalée dans l’exercice de la contestation. Le bordel devint si énorme que l’état, asphyxié et en phase de déliquescence, autorisa à peu près tout et n’importe quoi.
Si bien que, par les urnes et l’expression de la colère populaire, un groupuscule d’hacktivistes en costume de Guy Fawkes se retrouva soudainement propulsé à la tête de Paris, à la surprise générale, y compris d’eux-mêmes. Les premiers représentants anonymes venaient de prendre le pouvoir sur la ville lumière, ils ne devaient plus le lâcher.

 

EXTRAIT 2

Isabella n’avait pas toujours exercé dans le milieu des médias superficiels. Etudiante, elle se berçait d’illusions quant à son futur métier. Elle se rêvait alors en investigatrice opiniâtre et incorruptible, armée des meilleures intentions, dans le but de révéler au monde les plus grands scandales.
Elle pensait que les nouvelles technologies, la force de diffusion sur les réseaux, l’autonomie et la liberté, constituaient un arsenal imparable contre la volonté des puissants et des oligopoles de masquer leurs malversations. Elle ambitionnait de devenir la Che Guevara du journalisme, de révolutionner un milieu qui se nourrissait surtout à grand coup de pseudo-scoops situés en-dessous de la ceinture.
Elle conservait à l’esprit ces grandes affaires qui donnaient à la profession ces plus belles lettres de noblesses. De Dreyfus aux fuites de Wikileaks en passant par l’emblématique Watergate, l’histoire du journalisme foisonnait de ces exemples courageux et souvent polémiques qui façonnaient le monde autant qu’ils le dévoilaient.

Son idole s’appelait Albert Londres, l’un des tous premiers à creuser là où ça faisait mal. Ce précurseur du journalisme d’investigation était un reporter engagé qui donnait la parole à ceux que les autres ignoraient ou déconsidéraient : bagnards, reclus, marginaux. Il cherchait à mettre de la lumière dans les recoins que l’on cherchait à cacher. Lui-même avait écrit dans un de ses ouvrages : « qu’un journaliste n’est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses. Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie. »
Une vision un peu romantique, mais sans fard, qui nourrissait l’imaginaire de la jeune Isabella d’alors. Elle comportait ce qu’il fallait de sacrifice et de justice pour abreuver ses valeurs naissantes et alimenter la fringale de ses tripes.

Les premières années, elle tenta réellement d’atteindre cet objectif ambitieux. En vain. D’abord, parce que les scandales retentissants ça ne se trouve pas sur le premier forum ou fil de discussion venu. Ensuite, à cause de la réalité économique.

Non pas qu’il n’exista plus la moindre place pour le journalisme d’investigation dans cette seconde moitié du XXIe siècle, mais ceux qui parvenaient à le pratiquer formaient une sorte d’élite, une mousse rare et suintante égarée dans un cloaque de niaiseries, de futilités, de puanteurs nauséabondes, formé par le plasma de l’inutile, la bile de la vindicte, la lymphe du voyeurisme et le foutre du vulgaire.
Les places s’y révélaient donc chers et souvent le salaire qu’on y accolait mésestimait largement les efforts nécessaires à la survivance d’une presse engagée et intègre.

Non, la presse version 3.0 vivait grâce au marketing. Plus personne ne s’intéressait au fond des sujets traités. Ce qui comptait, c’était le nombre de vues, la répétition sur les écrans et les projecteurs tridis. Parler des dessous d’une sordide affaire de corruption ou de la triche généralisée d’une multinationale se révélait souvent moins vendeur qu’étaler les frasques d’une starlette prise en flagrant délit de partie fine avec son manager et son producteur, surtout si les deux officiaient en même temps. Sexe, violence et showbiz formaient les trois mamelles de la désinformation qualitative.
Quand on s’intéressait à une affaire, le plus souvent on en ignorait les fondements et on se contentait d’en émulser la surface. L’objectif se résumait à créer une forte agitation propre à exalter les meilleurs sentiments du monde chez l’internaute souscripteur. On lui arrachait une larme, à propos de ces enfants désagrégés dans un trafic sexuel, de ces réfugiés démembrés par la guerre, de ces touristes désintégrés dans un attentat, de cette humanité pulvérisée à toutes les souffrances possibles. Le qui, le pourquoi, le comment ne comptaient pas. On exhibait le fait avec la plus grande vulgarité possible, pour un maximum d’effets, conscient que trois jours plus tard une autre nouvelle, atroce, fracassante, horrible, terrible, prendrait le relais dans la fabrique à compassion.

Isabella se faisait souvent la réflexion que, désormais, l’humanité disposait d’outils extrêmement puissants et performants, mais qu’elle les dédiait à un usage tout à fait détestable et ridicule. Le fait que des tuyaux capables de communiquer de manière quasi instantanée avec la totalité des personnes vivantes sur Terre, servaient principalement à diffuser la dernière vidéo d’une bombasse en train de craquer son string ou d’un chaton trop mignon, lui apparaissait comme un argument irréfutable à cet incommensurable gâchis.

Elle-même ne se sentait pas exempte de reproches. Ces propres convictions, émoussées par la lassitude et le désabusement, se révélèrent inférieures à ses aspirations originelles. Et dans le but de remplir son frigo avec autre chose que des portions lyophilisées, elle avait préféré les remiser.

Aujourd’hui, elle ne pouvait pas réellement se plaindre. Son podcast connaissait un certain succès, si bien qu’elle disposait d’un contrat avec une chaîne de flux qui lui assurait un revenu régulier en échange de l’exclusivité sur son émission. C’était bien plus que la plupart de ses collègues freelance. La chaîne lui imposait également de tenir de temps à autre un live interactif, souvent l’interview d’une de ces célébrités d’un jour.
Cependant, prétendre qu’Isabella appréciait ce travail était à peu près aussi éloigné de la réalité, que la distance séparant la voie lactée de la galaxie la plus proche. En résumé, selon ses propres mots et sa nouvelle doctrine de vie : mieux valait bouloter de la merde que rien du tout.

 

EXTRAIT 3

A sa grande surprise, il ne tressaillit pas et lui décocha un sourire méchant.

« Regarde-toi. T’es devenue une de ces cellules que tu décriais tant ! Cancéreuse, proche du stade final. Allez ! Ta chronique de merde elle te prend quoi ? Trois jours par semaine ? Grand max. Ça te paye un joli petit nid douillet et ça te laisse pas mal de temps. T’en as fait quoi de ce temps, jusqu’à présent ? Tu l’utilises pour te faire baiser par des mecs comme moi et pour te lobotomiser avec des heures et des heures de programmes tridimensionnels au mieux insipides, au pire carrément débilitants. »

Elle voulut reprendre la parole, mais il ne lui en laissa pas l’occasion. Emportés par son bagout, les mots fusaient hors de sa bouche avec une acuité déstabilisante.

« Regarde-moi ! Je trime comme un con, à me farcir des jours de planque pour espérer décrocher l’image d’un cul d’actrice ou celle d’un affairiste libidineux en train de se taper une pépée dans le dos de sa femme. Quand j’ai de la chance, je boucle le mois en mangeant tous les jours et j’arrive à mettre un peu de côté. Tu parles d’une réussite professionnelle. Mais je ne me plains pas, j’ai choisi d’être un de ces scatophages qui se nourrissent des défections du genre humain. Alors que toi, je te regarde enterrer ta jeunesse un peu plus chaque jour, et tes rêves avec. Bordel, comment tu peux gâcher tout ça ! Tout ce temps ! En fait, ça me débecte presque plus que toute la chierie que les chaînes diffusent en continu ! »

Isabella accusa le coup. Il ne visait pas seulement juste, il la dégoupillait carrément. A sa façon, il résumait assez crûment son occupation de ces deux dernières années. Elle se vautrait dans une fausse candeur et une vraie paresse, trop absorbée par ses lamentations pour se rendre compte de la fange intellectuelle dans laquelle elle se prélassait avec lymphatisme.

Sonnée, elle reposa son postérieur sur le rebord du lit. Je’G lui décocha un regard froid et mit un terme à sa logorrhée en injectant dans son organe oral une bonne rasade de liquide grenat.

« T’es dur », souffla-t-elle.

Il haussa les épaules et désigna nonchalamment son entrejambe.

« Pas tant que ça », rétorqua-t-il.

Le buste d’Isabella fut tiraillé entre l’envie de pouffer et la tentation de s’offusquer. C’était tout Je’G ça ! Il venait de lui passer une savonnée sévère, mais maintenant qu’il avait lâché sa grappe, il se permettait de jouer au chafouin pour qui tout cela, finalement, importait peu. Pour couper court, la jeune femme lui balança un coussin entre les cuisses et éloigna ainsi ce sujet de distraction à leur discussion.

« Si tu l’es ! reprit-elle après cet intermède. Je sais bien ce que je suis devenue et il m’arrive souvent de rêver d’être une autre personne. Mais qu’est-ce que je peux faire ? Je ne suis qu’une petite journaleuse sans envergure. Comme tu le dis, je suis une chroniqueuse de merde diffusée sur un flux de seconde zone. Alors quoi ? »

Je’G cala confortablement le coussin.

« Tu n’as pas à être une autre personne, tu dois juste essayer de devenir celle que tu voulais être. Il n’est jamais trop tard. »