Mettre en mots ou coucher sur le papier ?

Une femme mange un livreLes mots sont à la fois une abstraction du réel et une expression de la pensée.

Avec ce petit préambule, d’aucuns auront peut-être fait le rapprochement entre le titre de cette humble billet et celui d’un certain mouvement artistique américain de la première moitié du XXe siècle. Cependant, il ne s’agit pas là de mon propos, car aujourd’hui je souhaite me pencher sur une de ces expressions qui prennent soudain un goût de dépassé quand elles nous viennent à la bouche. Pour l’occasion, je nomme : « coucher sur le papier ».

De la déliquescence…

Coucher sur le papier est une analogie, de celles qui tendent à raccorder une idée avec une action. Plus exactement, qui cherche à illustrer le fait de transposer nos pensées versatiles sur un support plus durable par le biais de l’écriture. En soit, je la trouve assez belle. Elle dénote d’un rapport presque sensuel, ou en tout cas sensitif, entre le support et la pensée. Et l’être – toi, moi, vous – tient la place du pont entre ces deux mondes, le matériel et l’immatériel.
Cependant, elle est également révélatrice d’une époque dépassée, un temps où le tandem papier/crayon dominait l’art de rédiger.

De nos jours, la rédaction se passe le plus souvent de la plume et de son vélin, pour basculer directement du clavier à l’écran. Si bien que, l’immatériel cognitif est transposé sur l’immatériel digital, sans nécessairement connaître un stade matériel. Ainsi, j’ai depuis longtemps abandonné cahiers et brouillons pour mes travaux d’écriture au profit de mon ordinateur, tandis que la fonction « mémo » de mon smartphone est une bonne alternative à mon carnet de notes. Avec toutes les implications que cela comporte.
Si on cherchait à filer la métaphore, on pourrait dire que le sensitif disparaît pour laisser la place à l’effusion numérique.

C’est un changement de paradigme radical et qui rend caduc une expression plus que centenaire. Non pas que le papier soit mort, loin de là, mais l’acte d’écrire est profondément et durablement modifié, jusqu’à la prochaine révolution.

…à la perte de sens

Une phrase comme : « Couche moi tout ça sur le papier et envoie-le moi par courriel », est un non-sens.

Bien sûr, on pourrait se contenter d’un expéditif « Envoie-moi ça par courriel », mais dans l’entre-deux on perd tout le sens dont l’expression « coucher sur le papier » était porteuse, sans offrir le moindre remplacement.

Car j’en viens au sujet de ce billet, si « coucher sur le papier » est devenu désuet et dépassé dans les faits, qu’elle expression dois-je utiliser en substitution ? « Coucher sur la tablette », « Pianoter du signes » ? Permettez-moi d’avoir un doute.

Pour ma part, j’ai décidé d’opter pour : « Mettre en mots ».

Alléchons nos babines littéraires

Je reconnais que c’est un tantinet consensuel, il n’y est pas question de digital ou de « 0 » et de « 1 », mais je lui trouve une saveur inopinée. De la « mise en bouche » à la « mise en mots »,  il y a des traverses que l’on ne saurait ignorer. Quand l’un rentre pour le plaisir de nos papilles gustatives, l’autre sort pour celui de nos oreilles ou de notre intellect, voire de notre âme. Dans tous les cas, il s’agit de nourrir.

De surcroît, l’absence de connotation technologique permet de l’utiliser à toutes les sauces, lui assurant une longévité certaine.

Il y a aussi, dans la mise en mots, une essence qui dépasse le simple gustatif pour mettre en éveil d’autres sens, faire appel à nos émotions et une cavalcade de souvenirs. Il y a, dans l’expression même, le doublement de la résonance « M », lui conférant une douceur presque maternelle.

Enfin, il y a la « mise », déclinée à nue, à jour, en lumière, à l’échelle de toutes les possibilités et donc parfaite pour abreuver l’imaginaire.

Ce serait une belle expression à vivre au jour le jour. Voyez plutôt ! Au détour d’une réunion, après un brillant exposé de votre part, voilà que l’on se penche vers vous. Et plutôt que de vous demander de coucher cela sur papier, ou de faire un vulgaire topo, une voix chantante vous lance : « Vous me faites une petite mise en mots ? »