Embrouillamini personae, ou comment imaginer ses personnages

Embrouillamini personaeDans le travail d’écriture, il y a quelques piliers incontournables : idée, intrigue, personnages, style… Et pour tous ces piliers, il est pratiquement impossible de faire quelque chose de fondamentalement original. Bien écrire ne veut pas dire savoir être original, mais savoir soigner ces piliers. Si en plus vous arrivez à être original à quelques % ou dizaines de %, c’est encore mieux. Les personnages sont à soigner tout particulièrement, car ce sont eux qui portent l’histoire et transportent le lecteur.

Evidemment, il existe des tas de méthodes pour soigner son style, son intrigue, sa structure… Les personnages n’y coupent pas, ils ont aussi le droit d’être mis en tranches par les gourous de l’écritures et du succès programmé (pour les chanceux). Mon propos ici n’est pas de vous décrire l’une ou l’autre de ces méthodes, ni même de présenter la mienne.

Ah ! J’en voie déjà au fond qui s’impatientent « Alors c’est quoi ton propos mec ?« . Si, si ! Je vous voie ! Ou en tout cas, je vous imagine.
Petit test de Rorschach en passant : que voyez-vous sur l’image à droite ?

Certains écrivent franco, sans garde-fou, « j’ai une idée, je fonce et je vois ou ça me mène« , idem pour les personnages. D’autres, au contraire, structurent tout en amont, passent leur intrigue au crible d’un tableur, font des petites fiches pour leurs personnages. Les uns passent beaucoup de temps en corrections, les autres en préparations. Je dirais que la méthode dépend surtout de la personnalité de l’écrivain. Il n’y a pas une bonne méthode, mais il y a celle qui vous va le mieux, à vous de lire et d’expérimenter. Toutefois, au cœur, on trouve toujours l’imagination.

T’es fiché, buddy !

Malgré tout, j’avoue avoir un peu de mal avec ceux qui rationalisent le travail d’écriture. Prenons les petites fiches par exemple, les versions complètes, celles ou vous trouverez consignés la taille de votre personnage, ses mensurations, son poids, la couleur de ses yeux, de ses cheveux, de sa peau, le nom de ses parents, sa date de naissance, ses orientations politiques, sexuelles et alimentaires, son passé… SANG ET FUMÉE(1) ! Bienvenue à la DSS ! (la Direction de la Surveillance Scénaristique, une lointaine cousine de la DST).

– Entrez monsieur Delarotule !
– Bon… bonjour. Je… j’ai fais quelque chose de mal ?
– Nous avons établi votre fiche « D » et je dois avouer que vous nous avez donné beaucoup de fil à détordre.
L’officier de la brigade des scripts gloussa en regardant Delarotule avec un air chafouin. Mais ce dernier continuait de fondre d’inquiétude sur son tabouret inconfortable. La grosse lumière qui l’éblouissait le gênait un peu, aussi.
– D-tordre… Vous avez saisi ?
– Heu… non. C’est quoi une fiche « D » ?
L’air chafouin laissa la place à un air offusqué, limite vicié.
– Votre fiche Dramatis personae, voyons ! Faut vous réveiller mon vieux ! Vous mettre à la page !
L’officier gloussa à nouveau.
– En parlant de pages, d’ailleurs, les vôtres sont sacrément chargées. Toutefois, malgré des antécédents psychiatriques… passionnants et un physique à faire pâlir de jalousie Joseph Merrick(2), votre profil ne correspond à aucun des scénarios  en court et en long et ne représente aucune menace scénaristique.
Delarotule écarquilla les yeux, ébahi et joyeux.
– Je suis hors livre, alors ?
– Pour le moment ! Mais ne vous effacez pas trop, nous vous gardons à l’encre !

- Heu... Vous entendez quoi, par sacrément chargé ?

– Heu… Vous entendez quoi, par sacrément chargées ?

Voilà, voilà… Je viens de me faire plein de nouveaux amis… Non. En vrai, les fiches de personnages peuvent s’avérer de supers outils pour ceux qui les utilisent. Comme je l’ai dit précédemment, à chacun ses méthodes. Mais notez deux choses, les mots outils et imagination, les premiers servant la seconde. C’est important pour la suite de mon propos.
Ah ! Je vous entend encore : « Mais c’est quoi ton propos, à la fin !« . T’inquiète, j’y travaille.

Vas-y, fait voir ta tronche !

Une autre pratique pour mieux cerner ces personnages que l’on crée, consiste à piocher leur apparence directement dans la réalité. C’est à dire trouver la photo d’un homme ou d’une femme (ou plus rarement d’un hermaphrodite) qui correspond à l’image que l’on se fait du personnage. Cette méthode transforme un peu l’écrivain en agence de casting, mais bon, je ne me permettrais pas de la juger. D’ailleurs, celle-ci peut tout aussi bien être utilisée avec des photos de lieux ou de paysages et nourrir ainsi l’esprit de l’auteur et ses descriptions. Là encore, ce ne sont que des outils au service de l’imagination.

Par contre, il y a une chose avec lequel j’ai beaucoup de mal, mais il ne s’agit que d’un point de vue personnel. Ce sont ces auteurs qui diffusent – généralement sur les réseaux sociaux – ces photos qu’ils ont choisies avec soin pour nourrir leur esprit. Soyons honnête, ça n’est pas une généralité, c’est même plutôt rare.
Et puis, neuf fois sur dix, les faciès sélectionnés sont ceux de mannequins, hommes ou femmes, totalement photoshopés. Je sais que la fiction doit faire rêver, mais faut-il pour cela se cantonner aux canons que nous vendent les agences de mode ? Je ne crois pas. (Allez ! ça c’était le coup de gueule contre le merchandising de la perfection physique).

Salut ma TL ! Voilà John Greese. *photo d’un beau brun ténébreux en blouson de cuir* C’est le bogoss de mon super roman, 50 nuances d’After !!!  Il correspond trop !!!!!!

Ensuite, et c’est là le véritable reproche, je crois qu’en faisant cela ils confondent l’outil et l’imagination.

L’imagination d’abord

Je m’explique (et accessoirement en viens enfin à mon propos). Nous parlons évidemment d’écriture. Ce que le lecteur a, doit avoir, ce sont des mots, pas des images. Les mots possèdent cette force qu’ils ouvrent l’imagination de tout un chacun. Chaque lecteur interprète à sa manière les mots de l’auteur. Et cela est particulièrement vrai pour les personnages. Je dis que mon héroïne a une cicatrice sur la joue droite ? Le lecteur en déterminera la forme, la taille, la couleur. Elle laisse échapper un soupir ? Le lecteur y verra de la mélancolie, de l’agacement, de la pitié, ou plus probablement tout un mélange d’émotions. La force d’un récit, d’une description, c’est aussi de laisser des vides que le lecteur peut combler pour apporter à l’histoire, aux personnages, sa propre histoire, son propre affect et nourrir l’empathie qu’il éprouve pour eux.
Quelque part, dire à des lecteurs « voici mon personnage » en leur refourguant une photo tirée d’un site pipole, c’est un peu dénigrer leur droit ou leur capacité à imaginer. Cette question peut paraître anecdotique, alors laissez-moi vous rappeler la polémique sur la couleur de peau d’Hermione Granger(3). Chacun a le droit de s’imaginer ses héros comme il le souhaite, l’auteur n’est qu’un guide vers les contrées de la fiction. Il doit accepter que sa vision précise ne sera pas forcément partagée par ses lecteurs, ce qu’il doit transmettre, ce sont des essences, des émotions, des chemins. Mieux, il doit laisser des espaces pour que le lecteur s’évade.

Pour ma part, je n’essaie jamais de faire un portrait trop précis de mes personnages, je m’attache principalement à en capter l’essence pour la transmettre au mieux. Car un personnage fictif est nécessairement composite, il est le physique qu’on lui imagine, il est le psychique qu’on lui invente, il est la synthèse de tous ceux qu’on a rencontrés, il est un fragment de soi. Certains auteurs ont besoin d’éléments précis et circonstanciés, d’autres se contentent d’un concept très vague. Certains vont les décrire sur trois pages, d’autres vont se contenter de trois mots. Peut importe, du moment qu’on a la bonne tonalité.

Pendant les phases d’écritures, je perçois mes personnages comme des brumes. Des brumes denses et cohérentes, pourvues d’une Anima(4). Leurs visages, leurs pensées, leurs silhouettes, ne sont que des fragments que j’expose avec mes mots pour que mes (trop rares) lecteurs les recomposent à leur sauce. Je ne dis pas que j’y arrive toujours, mais j’essaie.

En clair, quelques soient vos outils ou vos méthodes, ne vous laissez pas boulotter(5) par eux.

Vous vous souvenez ? La photo la-haut ? Alors, qu’est-ce que vous avez vu ? Un « embrouillamini personae ».

 

  1. On a droit à une private joke, non ? Sinon lisez Le fiacre 😀

  2. Plus connu sous le nom d’Elephant man.

  3. Non, sérieux, vous ne connaissez pas ce personnage fictif ?

  4. Le concept d’âme selon les anciens grecs.

  5. Référence à ma devise familiale, la très connue « Boulottons ! Boulottons ! ».

1 thought on “Embrouillamini personae, ou comment imaginer ses personnages”

  1. En effet, trop de détails tuent le boulot du lecteur, à savoir sa propre imagination. Les détails justes, qui font des personnages des êtres distincts, pas le énième personnage lambda, des caractères et un background avant tout, et les voilà bien campés. 😉

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