Graine(s) d’écriture

livre ouvertLes auteurs, du moins je le suppose, possèdent tous une vision propre de la pratique de l’écriture, du processus de narration, de la conception d’un roman. Ces différentes visions  reflètent non seulement la perception qu’ils ont de leur travail, mais aussi leur méthodologie.

Certains voient la création d’un livre comme la construction d’une maison, à laquelle on ne cesserait de vouloir ajouter de nouvelles pièces et de revoir les finitions, on commence avec une cabane et on finit avec un château ! P.Djian, dans Echine, compare l’écriture d’une nouvelle à l’envol d’un avion en papier et celle d’un roman à une tentative de faire décoller un avion ligne. Rien que cela nous montre si l’auteur se perçoit plus comme un bâtisseur, un libérateur, un matérialiste… Il y aurait sans doute toute une sociologie propre aux auteurs à creuser.

Pour ma part, à ma petite échelle, je vois l’écriture comme un jardin. Classique me direz-vous ! C’est vrai et je ne m’en défendrai pas, car le jardin correspond bien à la façon dont je fonctionne en écriture.

Au début, il y a la graine, l’idée. Je devrais même dire les graines ! Car des idées, il en tombe par paquet de douze tous les jours, de la plus insignifiante à la plus barrée. La plupart ne valent pas la peine qu’on s’y attarde, aussi, dans cet afflux continu il faut trier, choisir, prélever celles que l’on tentera de planter pour observer ensuite le résultat.

Car une idée ça ne suffit pas. Il faut lui trouver un terreau fertile, la nourrir, la choyer, lui passer de la musique qu’elle aime. Important ça, la musique. Tien ? Une petite graine de CyberPunk, m’en va lui mettre Daft Punk ou du Muse, moi !

Cela dit, une graine toute seule, bien prometteuse, ça peut suffire pour une nouvelle, mais pour un roman, houlà ! A moins de tomber sur une bonne grosse graine de chêne centenaire ou de séquoia, ça risque d’être un peu juste.

La vérité, c’est qu’on se retrouve avec tout un tas de petites graines et le plus souvent, on ne sait pas exactement ce qu’elles vont donner. Alors on trouve un terrain, on défriche, on plante, on observe pendant que ça pousse. Le travaille de l’écrivain ne se résume donc pas à prendre une graine et la planter, mais à chercher des plantes rares, à les associées, aménager l’espace pour donner une ensemble cohérent et agréable à lire. Choisirais-je une forme classique, genre jardin à la française ? Ou bien j’opte pour le fouillis d’apparence, à la mode anglaise. Peut-être qu’en mettant une ou deux chinoiseries…

On fait des essais, des erreurs, parfois on rase tout pour ne garder que les branches les plus prometteuses. Le saule est notre trame, les fleurs nos personnages dont le parfum reflète la psyché, le tout devant se mêler pour révéler une flagrance harmonieuse et originale.

Et le travail ne s’arrête pas là ! On creuse, on fouille, on déniche les racines. On tente des expériences, on fait des greffons, on réalise des hybridations, on mélange les essences et les feuilles. Une écorce de de fantasy, un brin de romance, de la sève d’anticipation, une bon fruit de cyber, une jeune pousse de féminisme et… houlà ! Bon ben va falloir revoir tout ça, parce que là c’est I-Frankenstein versus Dracula 2000.

Le jardin, c’est aussi le temps nécessaire à la maturation, c’est apprendre la mesure, savoir apprécier la contemplation. Ce sont des étapes nécessaires dans le processus d’écriture, la capacité à prendre du recul pour observer l’oeuvre dans son ensemble et déceler les défauts, tout en pouvant se projeter en avant pour s’attarder sur les détails. Le jardin, c’est ça, une multitude d’éléments qui forme un ensemble et où chacun d’eux à son importance dans la composition finale.

Alors je jardine mes mots, je bêche mes idées, je creuse mes phrases et mes concepts, en faisant mon possible pour que les racines prennent et s’épanouissent.