La menace comme moteur de l’intrigue

Il y a quelques temps, j’ai lu un article de Neil Jomunsi, un auteur et blogueur que je suis régulièrement. Son billet « Annoncer le danger, concrétiser le pire » brosse avec légèreté et humour une des nombreuses mécaniques d’écritures. Si je suis assez d’accord avec une grande partie de ce qu’il dit, il y a des points sur lesquels je souhaitais réagir. Mais plutôt que de le faire dans un commentaire, j’ai préféré prendre le temps de rédiger cette note. Celle-ci vaut ce qu’elle vaut, je n’ai aucune prétention à détenir les clés de la narration, bien au contraire et mes propos n’engagent que moi.

Replacer le danger comme moteur narratif

Le danger est d’abord un choix narratif, après tout, rien n’empêche un auteur de placer ses personnages dans des configurations où le danger en tant que tel n’existe pas. Il y a bien d’autres moteurs narratifs qui permettent de susciter l’intérêt chez le lecteur, comme le secret, la découverte, le conflit (qui n’est pas nécessairement un danger), etc.
Par exemple, dans la pièce de Sartre « Huis clos », à aucun moment les protagonistes ne se retrouvent en danger et pourtant ils sont dans une position de conflit psychologique. Précisons que par « danger », j’entends ‘véritable menace » et non « simple difficulté ».

Ceci dit, dans la majorité des œuvres, le danger est présent, parfois omniprésent et représente l’un des principaux moteurs narratifs. Dès lors, il est légitime de se poser la question de savoir comment l’utiliser au mieux.

Annoncer le danger

Cela coule de bon sens. Un lecteur ne vibrera pas face à un danger qu’il ignore, il sera impossible de faire monter la tension, de créer des contre-points, d’alimenter la psychose…

N.Jomunsi évoque J.Campbell et son fameux « Héros aux mille et un visages » (et ici l’introduction). Ouvrage très intéressant, mais, comme le souligne Jomunsi, trop souvent appliqué au pied de la lettre comme une recette miracle qui résout tout.

Dans la théorie de Campbell « le voyage du héro », le danger (appel à l’aventure), est toujours présenté au héros sous la forme d’un choix (qu’il refuse) jusqu’à ce qu’un mentor vienne le persuader de « franchir le seuil de l’aventure » (pour schématiser). Comme on le voit, cette vision impose déjà un certain nombre de paradigmes, d’archétypes (revus et re-revus).

Prenons un peu de recul, annoncer le danger oui, mais comment ? A qui ?
Premièrement, il y a toujours trois acteurs d’une histoire : l’auteur/rapporteur, le lecteur et les protagonistes. Par définition, l’auteur, c’est l’omniscient qui sait tout sur tout, celui qui décide, impose, bref, c’est dieux entre les lignes. Reste le lecteur et les protagonistes. L’auteur doit définir leur rapport au danger et pour cela, il a le choix entre plusieurs figures narratives, voici les plus courantes.

A) Les protagonistes (tout comme le lecteur) savent qu’il y a un danger et en connaissent la nature.
B) Les protagonistes (tout comme le lecteur) savent qu’il y a un danger, mais en ignorent la nature.
C) Les protagonistes ignorent le danger, contrairement au lecteur qui les regardent s’y précipiter joyeusement. C’est le fameux : « Mais non imbécile(s) ! Pas par là !« .
D) Le danger est simplement suggéré par des indices au lecteur, si celui-ci est perspicace, il peut même en comprendre la nature, quand aux protagonistes… seul l’auteur sait ! Un grand classique des thrillers.

Bien évidemment, le choix de la figure dépend des différents paramètres du récit (celui-ci est à la première personne ? Lecteur et protagoniste se confondent, donc éjection de la figure C).
Ensuite, il faut décider si les protagonistes ont le choix d’aller vers le danger (ce qu’ils feront de toute façon, sinon il n’y aurait pas d’histoire), ou si celui-ci s’impose à eux. Le résultat est le même, mais la tension narrative est différente. On s’éloigne également sensiblement de la théorie de Campbell. Certains diront que quand le danger est imposé au héros, celui-ci peut toujours passer par la case refus (de sa tragique réalité). Là on joue sur la sémantique. Par exemple, dans « Phone game » de J.Schumacher, le héro (interprété par Colin Farrell) commence par refuser le jeu/menace auquel un psychopathe le contraint, car il n’y croit pas. Toutefois, aucun mentor ne vient lui souffler à l’oreille qu’il s’agit bien de son « karma ». Et dans la figure C, les protagonistes ignorant la menace, ils ne peuvent pas refuser de s’y confronter ou la nier.

Quoi qu’il arrive, le choix et le refus sont des illusions tressées par l’auteur.

Vous l’aurez compris, il ne suffit pas d’annoncer le danger, il faut également réfléchir à la manière de le faire car celle-ci va structurer le récit en profondeur.

Concrétiser le pire

Passons à la suite. Ici, le principe est d’imaginer les différentes options par rapport à une situation de danger donnée, de choisir la pire et de la mettre en scène, en maximisant les effets tragiques. Le postulat de cette formule c’est que le pire est toujours plus intense, donc va apporter plus de sensations au lecteur.

Personnellement, je ne suis pas d’accord. Le pire n’entraîne pas forcément le mieux. Primo, il y a une coquille dans la maxime. Pour un personnage, quoi qu’on en dise, la pire situation sera toujours la mort. Cela signifie-t-il qu’un auteur devrait toujours envisager (et mettre en scène !) la mort de ses protagonistes ? Finalement ça serait plutôt contre-productif.
Secundo, systématiser la concrétisation du pire amène nécessairement à la surenchère, jusqu’au ridicule, qui dépasse et enterre le plausible. Surtout si à la fin le héros s’en sort toujours (souvent sans une égratignure). Certes, on n’est pas obligé de rechercher le réalisme à tout prix, mais il arrive un moment ou l’accumulation d’événements négatifs finit par lasser tout lecteur normalement constitué et sape la crédibilité de l’intrigue.

Prenons le Seigneur des anneaux (exemple que la plupart connaissent, au moins par le biais des films, ce qui me dispense d’une alerte spoiler^^). Le danger et sa nature (fig.A) sont annoncés dès le début du livre : Sauron, le prince des ténèbres est de retour et la seule chose qui lui manque pour recouvrir le monde de nouvelles ténèbres, c’est un anneau qui contient une grande part de son ancien pouvoir. Concrétiser le pire reviendrait à faire en sorte que, à un moment donné, Sauron récupère son anneau.
Je vois déjà tous ceux dont les méninges se mettent à crépiter en projetant cette possibilité et son impact sur le scénario. « Bon, Sauron il l’a son anneau et maintenant il se passe quoi ? Minas Tirith est rasée, Gandalf se fait botter le cul. Pour s’en sortir on appelle les Valars, ils viennent faire la fête. Au menu sandwich de trolls et méchoui de balrog ! » Non sérieux…
Mais cela n’arrive pas, c’est d’ailleurs tout l’enjeu du livre.
Et je doute que quelqu’un vienne me dire que le Seigneur des anneaux est une oeuvre mineure dont l’intrigue fonctionne mal.

Concrétiser le pire, revient à penser son histoire à travers un prisme unique, on ferme toutes les autres portes, les autres possibilités.

Pour moi, s’en remettre à cette maxime, ressemble à un aveu de faiblesse. « Mon intrigue n’est pas suffisamment forte en soi pour intéresser le lecteur, je dois donc pousser les situations que je mets en place jusqu’à leur paroxysme pour espérer capter son attention« .
Bon, là normalement, je viens de me faire plein de nouveaux ennemis.

Quand j’écris, la plupart du temps, j’ai une idée assez précise de l’endroit où je souhaite mener le lecteur, des événements, heureux et malheureux, auxquels vont être confrontés mes personnages. Je ne réfléchis pas en terme de « pire », mais de plausibilité, de cohérence et d’empathie. L’important, c’est que le lecteur y croit.
Je considère la cohérence comme primordiale. Si je tue un de mes personnages, c’est parce que je l’ai décidé dès le début et non parce qu’une fois la situation posée, j’essaie d’imaginer le pire. Je visionne la fin, je positionne le début, puis je relie le tout. Les événements clés forment des jalons, des nœuds de confluence autour desquels je tisse ma toile, en m’autorisant une certaine liberté. Le pire, quand il survient, est toujours assujetti à l’histoire et jamais un moyen de l’enjoliver.

Bref, je considère que « concrétiser le pire » est une fausse bonne idée. Comme ça, ça sonne bien, on se dit « ouais, je vais pousser mes histoires à fond avec un truc pareil ». On croit que l’on va surprendre ses lecteurs en allant toujours plus loin, que toujours plus c’est forcément mieux… Et finalement on devient prévisible, on se mord la queue, on passe à côté de vrais ressorts scénaristiques.

2 thoughts on “La menace comme moteur de l’intrigue”

  1. Kherdan dit :

    Intéressant comme réflexion. J’ai l’impression que Martin (game of thrones) a bien intégré la maxime citée plus haut. (attention, je ne me moque pas, je suis un fan). Ceci dit, je suis assez d’accord avec ton postulat: peu importe le ressort que tu choisis du moment qu’il sert au mieux l’intrigue, et en admettant le fait que l’on place la logique ou cohérence au centre de nos choix. (bon, je n’écris pas de romans ou quoi, je parle plutôt en tant que MJ, mais il y a clairement des similitudes)

    • Tibeon dit :

      JRR Martin n’applique pas exactement cette maxime, son principe est de prendre un personnage, si possible de ceux qui vont provoquer facilement de l’empathie, les monter en graine (si je peux me permettre l’expression) puis le tuer (et paf le Ned). Il s’agit de personnages sacrifiables censés détourner l’attention de la trame véritable. La première fois ça surprend et donc sa fonctionne. Au 3e tome on a compris le principe et on est en mesure de déterminer qui va se faire trucider à la fin.

      Il y a également ce que j’appelle la méthode du « martelage », dont JRR use beaucoup, mais également d’autres auteurs, notamment R.Hobb. Cette fois c’est l’inverse, on enfonce le personnage autant que possible. A chaque fois que quelque chose de bénéfique arrive au personnage, l’auteur se débrouille pour que cela se retourne finalement contre lui. Mais il ne va jamais jusqu’à le tuer (du moins définitivement). Pour moi et ma maigre culture littéraire, le père spirituel de cette méthode est Zola, c’est dire ^_^

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