Le moment Bechdel

Test de BechdelOn ne présente plus le test de Bechdel, concept à la fois très simple et sophistiqué qui permet de se faire une idée sur la place des personnages féminins dans une oeuvre de fiction. Il s’articule autour de trois questions toute bêtes et pourtant significatives.

1 – L’oeuvre comporte (au moins) deux femmes identifiables.
2 – Ces deux femmes parlent entre elles.
3 – Leur conversation porte sur autre chose qu’un personnage masculin.

Pour réussir le test, il suffit de réunir ces trois conditions. C’est en général là que les choses se corsent. Bon nombre de fiction n’y parviennent pas. Personnellement, je n’ai pris pleinement connaissance de ce test qu’il n’y a que quelques mois. Quoi!!! hurleront certains et certaines, alors qu’il a été formulé il y a plus de trente ans!!! Que voulez-vous, personne n’est parfait. Et puis, j’aime collectionner les défauts pour pouvoir les corriger par la suite.

Evidemment, je n’ai pas résisté à la tentation de l’effectuer sur mes écrits. Une majorité le passe sans trop de difficultés, tous mes textes comprennent au moins deux femmes (souvent plus), généralement elles se parlent à un moment ou un autre et la plupart du temps, d’autre chose que d’un personnage masculin.
En vérité, je n’ai noté qu’un seul cas notable échouant à réunir ces trois conditions : le premier tome de la Chimeterre. Celui-ci ne manque pas de personnages féminins, pas moins de six y sont nommées, pour certaines avec des rôles importants. Cependant, l’univers et la manière dont j’ai construit l’intrigue amène à une conséquence drastique : elles n’échangent pratiquement aucune ligne de dialogue. Ce n’est heureusement pas le cas des tomes suivants.

J’ai récemment révisé et augmenté l’Aurochs Rouge, celui devrait bientôt faire l’objet d’une seconde édition. A cette occasion, j’aurai aisément pu ajouter un passage mettant en scène une conversation répondant aux critères du test de Bechdel. Je ne l’ai pas fait, il y a plusieurs raison à cela.

Le test lui-même est souvent défini comme un moyen de savoir si une oeuvre est sexiste ou non. Ce qui est faux, le simple fait de réussir le test ne permet pas de démontrer si c’est le cas ou non. Le test permet surtout de sensibiliser sur la question de la prédominance du genre masculin dans la plupart des fictions. Ce qui est déjà pas mal !
Ecrivez une histoire comprenant vingt protagonistes, deux femmes et dix-huit hommes. Ecrivez une seule scène avec les deux femmes et faites en sorte qu’elle réponde aux trois critères. Vous avez un récit qui ne comprend que 10% de femmes, ces dernières occupent probablement moins de 5% de l’espace narratif et pourtant vous réussissez le test. Vous vous dites que c’est gros ? Maintenant, imaginez que l’histoire en question se déroule dans une jungle vietnamienne, dans les années 1960 et à pour protagonistes des GI…

Qu’on ne se m’éprenne pas sur mon propos, le test de Bechdel est une excellente chose et j’adhère à 100% à l’idée. Mais une fois que l’on a connaissance de ce dernier, il est également très facile de le contourner. Les grandes firmes hollywoodiennes appellent ça « passer le script au filtre du Bechdel ».  Parfois, c’est fait avec finesse, parfois c’est totalement grossier et ne sert en rien la cause des femmes dans la fiction. J’appelle ça, le moment Bechdel.
Vous savez, c’est cette scène qui n’apporte strictement rien à l’intrigue, celle ou deux copines évoquent un souvenir (un grand classique), leur problème d’appartement, les horaires du métro ou leurs derniers achats (souvent vestimentaires). Quand c’est bien fait, cela peut donner plus de profondeur aux personnages, mais bien souvent ça ne sert qu’à valider le test. Je soupçonne même certains scénaristes d’en rajouter une couche histoire de souligner l’absurde de la chose. Visionnez l’extrait suivant, vous vous ferez une bonne idée de ce que j’entends par là…

Oui, bon d’accord… Là, je vous ai sorti du lourd, du très très lourd, même ! Dans tous les sens du terme. Si techniquement ça répond aux exigences requises, clairement, on est très loin de l’esprit d’Allison Bechdel  et Liz Wallace… Voilà une parfaite illustration qu’un film horriblement sexiste – American reunion, en l’occurrence – peu aisément passer le test de Bechdel.

A certain égard, ce test me fait penser au trois lois de la robotique d’Azimov. A l’instar des trois conditions du Bechdel, elles sont apparues dans une oeuvre de fiction. Ces deux concepts sont désormais utilisés dans la « vraie vie ». Les trois lois sont intégrées à la robotique actuelle, tandis que le Bechdel sert à évaluer les œuvres de fictions. Et tous les deux connaissent un vice de conception. Azimov c’est lui-même rendu compte des limites de ses trois lois et à ajouter une « loi zéro » pour y pallier.

Dans le cas des consignes de Bechdel, à l’origine il s’agit plutôt d’une « blague » visant à démontrer par l’absurde l’hégémonie des personnages masculins dans la fiction. On ne peut donc pas leur tenir rigueur de ne pas être parfaites. De fait, elles ont largement atteint leur objectif initial et participent à l’évolution vers un meilleur équilibre des genres. Toutefois, l’extrait ci-dessus montre qu’il est assez facile de priver ce test de son essence et de son esprit.

C’est pourquoi, à ma manière et sans prétention aucune, j’ai tendance à ajouter une quatrième  condition, une sorte de Bechdel+ :

1 – L’oeuvre comporte (au moins) deux femmes identifiables.
2 – Ces deux femmes parlent entre elles.
3 – Leur conversation porte sur autre chose qu’un personnage masculin.
4 – La conversation apporte des éléments à l’intrigue.

On peut le formuler différemment, mais l’idée c’est que si une discussion entre deux personnages féminins permet de faire progresser l’histoire sans qu’il soit mention d’un personnage masculin, au moins une des deux femmes est moteur dans l’intrigue. Ceci, incontestablement, ne peut pas s’improviser en ajoutant un dialogue bidon.

Lors de la révision de L’Aurochs Rouge, je n’ai tout simplement pas trouvé de scène à ajouter qui réunissent ces quatre critères. Et je n’allais pas appliquer dans mes écrits une méthode que je dénie. Le roman comprend suffisamment de femmes fortes ou importantes pour l’intrigue et ces révisions ont notamment servi à étoffer l’un des personnages féminins, avec un apport qui sans être fondamental, est réel. Et je préfère cela plutôt que sacrifier à une fausse éthique.

Le test de Bechdel ne peut pas permettre de juger un roman ou un film, mais il est à la fois une bonne indication sur l’équité des genres dans une oeuvre de fiction, et un bon moyen d’en dénoncer certaines dérives, ou réflexes qui ne devraient plus avoir lieu au XXIe siècle. Il y aura toujours des histoires qui échoueront à réunir tous les critères, de part l’univers, le sujet, le cadre historique… Tout comme certaines histoires peuvent échouer à passer un test de Bechdel inversé (un récit dans un pensionnat pour jeunes filles, par exemple).

Mais je crois que dans les récits de l’imaginaires, où les univers peuvent être libérés des carcans qui nous entravent encore, parfois de façon inconsciente, rechercher cette équité est une force.