Comment trouver le nom de ses personnages ?

Le penseur (Rodin)Ah ! Une des sempiternelles questions que se pose l’écrivain : comment vais-je appeler ce personnage ? Le choix peut paraître anodin, mais en vérité il est porteur de sens. Un nom/prénom, c’est l’un des premiers éléments qui définissent une personne, fictive ou réelle. L’écrivain a donc la dure tâche de choisir les noms et prénoms de tous ses nouveaux (imagi)nés. Et puis ce nom, il va falloir se le coltiner, parfois sur des centaines de pages, alors autant qu’il soit vraiment bien !

Pour choisir un nom, c’est un peu la foire d’empoigne. Certains y vont avec leur boule de cristal, d’autres font des diagrammes ou préfèrent le feeling total. Certains s’embêtent encore moins que ça. L’écrivaine Catherine Dufour explique dans un de ses ouvrages qu’elle ne donne pas de noms à ces caractères principaux pendant la phase d’écriture. A la place, elle leur attribue une lettre, qu’elle remplacera une fois le manuscrit achevé (vive le rechercher/remplacer). Pour ma part, j’ai besoin de connaître ce nom pour développer le personnage, car je crois que l’un construit l’autre.

Mais dans le fond, il n’y a pas cinquante manières de nommer un caractère :

  1. Lui créer un nom, totalement imaginé à partir de rien ou presque (Shamïea Og Döllen) ;
  2. L’affubler d’un nom tiré de ceux qui existent déjà (Samantha Pitt) ;
  3. Utiliser un mot commun, ou plusieurs (Le Maître des Clés) :
  4. Lui composer son patronyme, ce qui n’est pas exactement la même chose que « créer » (Abraham Collinn) ;
  5. Ne pas le nommer du tout (personnage mystère).

Un nom, ça vous colle à la page

La première question que je me pose avant de choisir ou créer un nom, c’est : dans quel monde évolue mon personnage ? Il est évident que je ne vais pas attribuer le même genre de nom dans un univers totalement imaginaire, comme la Chimeterre, que dans un univers qui essaie de coller à une réalité historique comme « Ys« . Les patronymes participent de l’ambiance du récit, ils induisent des éléments culturels, des notions de société, voire d’histoire. Bref, ils font partie intégrante du background.

Dans un récent manuscrit, j’avais initialement appelé un de mes personnages « Sam Blomsky », notamment en référence au peintre de rue « Banksy« . J’ai voulu faire évoluer ce nom et l’éloigner de l’original en le transformant en « Eric Blowski ». Mais rien à faire, quand j’écrivais, c’était « Blomsky » qui s’ingéniait à se glisser dans les pages. J’ai du me faire une raison, le caractère avec son nom, et il ne voulait pas en changer ! Le bougre.

Ex nihilo…

Dans les univers totalement imaginaires, créer les noms est pratiquement une obligation. Vous pensez bien que le dépaysement littéraire risque d’en prendre un coup si votre extraterrestre s’appelle « Roger Lamour » (sauf si vous donnez dans la comédie décalée, évidemment). Mais si on se contente de piocher des syllabes au hasard et de les associer pour voir ce que ça donne, on risque de tomber sur l’un des nombreux écueils qui existent en matière de patronyme ex nihilo : manque de cohérence globale, répétitions et abus ridicules, complexité sur-exagérée…

Rak’ Rrrr Vvvv s’approcha de Kir’ Brrrrr tonnnn.
— Salutation, grand Mrr’T’Ogrrrr ! Je vous apporte un message de Fenk’ Errrr Shhh.
— Parle, émissaire des Jnn’G’Avnnnn, tout le Mmm’T’Ogmmmm t’écoute.

Vos lecteurs risquent de s’y perdre et d’avoir un foutu mal de crâne !

Evidemment, il n’y a pas de recette miracle, sinon un petit malin aurait déjà créé quelque part sur le web un générateur automatique de patronymes imaginaires.

Dans la Chimeterre, j’essaie de prendre en compte plusieurs éléments. D’une part, certaines sonorités font plutôt penser à un personnage féminin (na, elle, inne…), d’autres résonnent plus « masculin » (or, ic, ain…), du moins aux oreilles occidentales. Ensuite, comme c’est un univers où plusieurs cultures cohabitent, je cherche à introduire des récurrences, sonores, constructives ou typographiques dans les noms. En faisant cela, je ne fais que m’inspirer du réel (les McMachin écossais, les Bidulesson suédois ou les Van Trucmuche hollandais sont de bons exemples de récursivité culturelle).

…aut quod est ? (1)

Pour les récits qui s’ancrent dans le réel, on dispose du gros avantage d’avoir une base de noms dans laquelle puiser. Mais notez que piocher au hasard ou au feeling dedans n’est pas nécessairement une bonne idée. Pourquoi ? Tout simplement par que les noms et prénoms que nous côtoyons tous les jours sont issus d’une histoire et d’une culture, ils sont porteurs d’un sens spécifique que nous avons souvent oublié.

Je vous l’accorde, tout le monde ne soulignera pas que ce bon vieux Bob, là-bas, auquel vous avez donné une silhouette de morse avec la moustache qui va avec, ainsi qu’une pinte de bière greffée à la main, porte en guise de prénom le diminutif de « Robert », patronyme lui-même issue d’une lignée germanique et qui signifie « brillant, illustre ». (Quelqu’un pense-t-il à Bob l’éponge dans la salle ?). Mais se renseigner un peu sur le sens d’un prénom ou d’un nom avant d’en affubler un de ses personnages ne peut jamais faire de mal. Plus prosaïquement, essayer de faire le choix en fonction de ce qui rend le personnage spécifique permet souvent de renforcer son caractère.

Mon personnage est issu d’un métissage suédois/japonais ? BAM : Ingvar Takeda !
Attention, là on tient du gaillard qui en jette. Ingvar, c’est rien de moins qu’une référence à un dieu nordique, quant au Clan Takeda, il s’agit d’une puissante famille de daimyos, rien que ça ! Et à la sonorité, on sent tout de suite le type un peu rugueux.
Comment ça j’en fais trop ? Il faut savoir ce que vous voulez !

Donner du sens aux noms

On le sait, quand on écrit, il faut donner du sens aux personnages. Alors pourquoi ne pas commencer par donner du sens à leurs noms ? J’essaie de le faire dès que cela me semble pertinent. On peut le faire en réfléchissant au sens existant du patronyme que l’on utilise. On peut aussi le faire avec les méthodes du mot commun ou du nom composé.

Le mot commun transformé en nom de famille est une méthode très répandue. En fait, tous les noms ont pour source un mot commun (métier, lieu, adjectif…). Nos amis anglo-saxons sont devenus des experts pour rendre cool des noms qui sont dans le fond assez ridicules. Florilège : Henri Potier, Jean Liaison, Rouge-gorge La Capuche, Rouille Cohle(2)… (comment ça je cherche un peu ?).

Dans la Chimeterre, l’un des personnages s’appelle « Broyeuse ». Ce n’est pas son nom original, mais un surnom qu’elle a gagné à la force des poings. A lui tout seul, il raconte une partie de son histoire. Désormais, on ne la connaît que sous cette appellation. C’est un des rares personnages « non Gueule(3) » qui est nommé de cette manière, cela me permet de l’ancrer dans un espace à part.

Anagrammes et autres frivolités

Composer un nom, c’est nécessairement chercher à construire un patronyme en lui donnant un sens spécifique, sinon à quoi bon s’embêter ? Le plus souvent, il s’agit de donner une signification plus ou moins cachée au nom. L’anagramme est parfait pour ce genre d’exercice et j’aime l’utiliser à l’occasion. Il peut aussi s’agir de créer un nouveau nom en modifiant un mot existant et en s’attribuant ainsi une partie de ce qu’il signifie. Dans cette optique, le latin et le grec forment deux sources particulièrement appréciables, mais n’importe quelle culture ou sous-culture peut servir. J’affectionne spécialement la culture Geek, allez savoir pourquoi 😉

Dans Le gisant, tous les noms des personnages ont été choisis en fonction de leur sens et avec ces différentes méthodes.

Helena Astray : le personnage principal. Avec ce nom, on comprend tout de suite qu’elle est d’origine anglosaxon, mais « Astray » est aussi un nom commun. Littéralement, cela veut dire « Helena L’Egarée », ce qui est en rapport direct avec l’Univers d’Ys d’où est tirée cette nouvelle.

Otto : le compagnon d’Helena doit son prénom à un jeu de mot que je vous laisse découvrir si l’envie vous en dit ^^.

Célestine et Estelle : deux protagonistes secondaires. La première (qui se rapporte au ciel – grec) est une nonne qui pensent avoir reçu une visite divine. La seconde (étoile – latin) porte également un prénom en rapport avec les événements qui lui arrivent.

Angus Dupieut : cinquième et dernier protagoniste fictif nommé, est un inspecteur de police. Il s’agit d’un anagramme d’Auguste Dupin(4).

Une conclusion ?

Après vous avoir déblatéré ma façon de choisir les noms de personnages, il ne me reste plus qu’un truc à dire. Quels que soient le moyen, la méthode ou la non-méthode, une seule chose compte vraiment au moment d’écrire, que le nom résonne avec le personnage, au moins pour vous. Le reste n’est que verbiage et fabulation.

Notes

  1. A partir de rien… ou de ce qui est ?
  2. Dans l’ordre : Harry Potter, James Bond, Robin Hood, Rust Cohle (de True Détective). Vous les aviez tous trouvés ? 🙂
  3. Dans la Chimeterre, les Gueules sont des barbares en marge du monde « civilisé » dont personne ne connaît le langage. Pour marquer cette différence, dans les livres, ils sont le plus souvent désignés en fonction du masque d’animal qu’ils portent (Aurochs, Buse, Cerf, Vautour, Loup…)
  4. Personnage créé par Edgar Poe, le premier « détective » de la littérature, dont Sherlock Holmes n’est qu’un ersatz. Je m’étais déjà servi du cliché du « détective logicien » pour créer le personnage de « Victor Chamberlin » dans Le concerto, une autre nouvelle d’Ys. Il y a donc une double référence :-D.

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